Lundi 28 mai 2012 1 28 /05 /Mai /2012 17:08

 

Cet article est tiré du site du syndicat CNT AITde Toulouse (link) où vous trouverez les informations complémentaires pour soutenir la lutte des salarié(e) de Nataïs.

 

 

 

 

Natais "le géant du pop-corn"

 

Procès de deux ouvrières

« Les entreprises doivent promouvoir et respecter les droits de l’homme »

Entreprise Nataïs, « Communication sur le progrès 2010 », reprenant le «  Pacte mondial des nations unies » auquel adhère Nataïs depuis 2008

 

« La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi. »

Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, 1789, article 11

 

Au premier jour, il y eut une grève… c’était en février 2011. La seule, l’unique grève dans la longue histoire de cette entreprise. Nous l’avons analysée en son temps [1]. Nous avons rapporté comment une minorité de salariés (à peine une moitié des ouvriers de la production, eux-mêmes minoritaires par rapport aux cadres et autres salariés) pouvaient mettre à genoux en moins de quatre jours un patron intransigeant, l’obliger à accepter des revendications. Nous avons expliqué « le pourquoi » de ce « comment » : la marginalisation des syndicats, l’assemblée générale souveraine des grévistes, le renouvellement quotidien de la « délégation »… et le courage des grévistes face à la pression patronale, policière et aux moyens disproportionnés déployés par l’État.

Et puis, les licenciements ont commencé. Les ouvriers ont résisté [2]. Ils ont ouvert un forum, pour pouvoir s’exprimer un peu plus librement que dans l’entreprise. Un forum où ils ont pu échanger, comme on le fait sur tous les chats. Avec le genre de propos qu’on tient dans ce genre de lieu… Mais, même ça, pour si peu que ce soit, c’est trop pour Nataïs. Trois salariés sont maintenant poursuivis pour insultes raciales, diffamation et autres. Nous avions titré la dernière fois : « Nataïs, le feuilleton ne fait que commencer ». Voici donc le nouvel épisode. Et ce n’est pas le dernier.

A ce stade, nous voudrions souligner combien certains, qui se gargarisent de « droits de l’homme », de «  citoyen  » et autres «  communications de progrès  », réagissent face à des commentaires qu’on nous permettra de trouver extrêmement modérés et de la plus grande banalité. Voici donc les faits. Que chacun en juge.

Le 24 mai 2012, deux ouvrières grévistes [3] comparaîtront devant le Tribunal de Grande Instance d’Auch, poursuivies par l’entreprise Nataïs en tant que telle et, personnellement, par trois de ses dirigeants (à savoir : le sieur Michael Ehmann, le sieur Jérôme Réthoré et dame Elise Réthoré) sur la base de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Ces deux ouvrières, aux dires des plaignants, ont été «  identifiées  » à partir du numéro IP de leur ordinateur.

 

 

NATAÏS VERSUS SPIDERMAN


Le consortium Nataïs, Ehmann, Réthoré & Réthoré attaque d’abord «  Spiderman  » pseudonyme derrière lequel ils accusent une des deux ex-grévistes de se cacher.

Quels sont les propos de Spiderman incriminés ? Ils sont au nombre de trois [4]  :

- « … Les boss ont créé un climat où tout le monde se méfie de tout. Et ceci en toute connaissance, cela leur permet de garder le pouvoir sur nous, ils ont mis à la tête des équipes les plus avides de pouvoir, pas forcément les plus intelligents ; (tout comme dans les camps en 40), de temps à autre, ils viennent prendre l’un de nous pour l’exemple »

- « … Ce que tu as connu il y a 5 ans est peu par rapport à ce que nous subissons maintenant. Je dis bien sûr …. Nous vivons une époque de terreur, dirigé par des gens qui se croient arrivés en haut de l’affiche. La guillotine a été remise en service mais n’oublions pas que les Robespierre et autres Danton y sont aussi passés !!! »

- «  Spiderman a écrit : tu as mis le temps. De quoi ? pour me mordre il faudrait m’attraper ! Non sérieux, les Thénardier, ils existent alors ?, le Père Noël aussi ? Vivement que je récupère mes sous, avec mes intérêts…c’est mieux que les morpions !!!!  »

Et c’est tout. 

Après ce que l’on a pu entendre comme « propos » pendant la campagne électorale... ce n’est vraiment pas grand chose. Tellement peu que, pour rendre crédible leur procédure, les plaignants en ont rajouté. Ainsi, le premier propos est poursuivi sous prétexte qu’il y serait écrit d’après la « citation » officielle des plaignants « ... camps de concentration de la seconde guerre mondiale  » et que, Mick Ehmann étant allemand, il y aurait là un propos raciste ! Oui mais voilà, les termes «  de concentration de la seconde guerre mondiale » ne sont jamais apparus dans le forum et ont été inventés par les plaignants pour les besoins de leur cause ! Et quand bien même ! On nous permettra de penser que, même s’il avait été question de «  la seconde guerre mondiale », la plainte aurait été plus que tirée par les cheveux… sauf à admettre que toute évocation de la Résistance ou de la Seconde guerre mondiale devant tout individu allemand est, ipso facto, constitutive d’un délit d’injure raciale. Ça va un peu loin dans le « raisonnement », non ?

Concernant le deuxième paragraphe, il est patent qu’un salarié qui voit ses collègues se faire virer (pas moins de 10 licenciements à ce jour !!!) ou partir comme ils le peuvent (au moins 5 ou 6 autres) les uns après les autres, a de quoi se sentir légitimement terrorisé. Quant on sait le drame économique et moral que représente le fait d’être jeté à la rue, on le serait à moins !

Enfin, le dernier propos incriminé l’est parce que le couple Réthoré s’est reconnu dans le couple Thénardier. En ce qui nous concerne, nous ne voyons pas sur quelle base ils le font. Nous leur laissons la pleine et entière responsabilité de cette brillante identification. De plus, que les Réthoré se reconnaissent ou pas en Thénardier, peu importe ici : ce qui est clair, c’est que Spiderman ne croit pas plus aux Thénardier qu’au Père Noël... l’accusation tombe dans l’inanité  : comment ose-t-on poursuivre quelqu’un pour avoir potentiellement (puisqu’on ne sait pas sur quelle base les plaignants s’auto-identifient) comparé qui que ce soit à des personnages dont le poursuivi dit qu’ils n’existent pas ?

 

 

NATAIS ATTAQUE ANDROIDEANDROIDE


La deuxième ouvrière, celle-ci accusée de se cacher derrière le pseudonyme « Androïdeandroïde 23 » est poursuivie pour les deux propos suivants :

- « … Ils ne nous ont jamais pris au sérieux. Nous sommes de la m…. ni plus ni moins désolé que tu puisses croire le contraire  ».

- « Alors toi aussi tu grattes le pactole pas mal, les morpions, les blattes, les punaises, je les lègue aux Thénardier, à Gepetto à Charles et à toute la clique ».

Le plaignant Ehmann se serait identifié à « Charles ». On ne comprend pas plus que pour les Thénardier ni comment ni pourquoi. Nous avons pourtant beaucoup cherché pour tenter de comprendre… en vain. Heureuse nouvelle, personne ne s’est identifié à Gepetto…

Pour le premier propos, on notera que ce qui est reproché au patron c’est de n’avoir jamais pris au sérieux les salariés. De fait, quand les salariés ont réclamé l’application de la Convention collective, il leur a été répondu – par écrit – qu’il n’y en avait pas – cela malgré l’arrêt de la Cour d’appel d’Agen, confirmé en Cassation [5]. Preuve qu’il ne les prend pas au sérieux. La deuxième phrase «  Nous sommes de la m... » ne lui est nullement imputée. L’opposition grammaticale «  Ils  » (c’est-à-dire le patron), « Nous  » (c’est-à-dire nous, les salariés qui écrivons dans le forum) est grammaticalement de la plus grande limpidité. A moins que l’on puisse être poursuivi pour avoir dit du mal de soi-même…

 

Quant au fait de « gratter » au jeu de « morpion » en espérant toucher «  le pactole  », si tous les salariés qui tentent leur chance avec «  La Française des Jeux  » doivent être poursuivis pour diffamation (mais en quoi est-ce diffamatoire, that is the question ?), ça va faire du monde. Ajoutons que le fait de vouloir léguer le peu que l’on a (ici, dans une énumération à la Prévert faisant jeu de mots avec « morpion », les blattes et les cafards) n’est pas constitutif de quelque infraction que ce soit. Si «  Charles  » ou «  Gepetto  » veulent refuser le legs, ils ont toute liberté de le faire.

Au total, les propos poursuivis sont ceux qui se trouvent dans beaucoup de chats, forums ou qui sont tenus habituellement sur les lieux de travail. Ils n’ont aucune gravité et ne sauraient constituer quelque injure ou diffamation que ce soit et n’excèdent pas, loin s’en faut les limites légales de la liberté d’expression.

 

Alors, pourquoi ces poursuites  ? Nous posons publiquement la question


Mais une des choses que nous constatons, c’est que, pour deux ex-smicardes actuellement au chômage, assumer les frais d’un procès devant les prud’hommes (les deux poursuivies y passeront prochainement) et y ajouter les frais devant un tribunal pénal, c’est beaucoup. C’est même énorme (puisque cela peut représenter au total deux ou trois mois d’indemnités chômage, sinon plus), alors que, pour le budget d’une entreprise comme Nataïs, c’est trois fois rien. Il y a là une inégalité économique majeure. Faut-il rappeler qu’un des premiers « Droits de l’Homme », dont l’entreprise Nataïs se dit si soucieuse, c’est l’égalité  ?

 

Sans l’appui de tous ceux qui - et il sont nombreux dans tout le Gers où Nataïs est bien connu - apportent leur soutien, les deux poursuivies n’auraient peut-être pas eu la force de faire face et certainement pas les moyens financiers.

La liberté d’expression, la liberté de la presse (puisque c’est sur cette base juridique que ces salariées sont poursuivies), c’est pour tout le monde, pas seulement pour les puissants !

 

Soutenons les ouvrières de Nataïs ! Venez nombreux à leur procès.

 

Les amis des inculpées

 

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[1] Voir « La grève, c’est comme le pop corn  : si ça chauffe trop, ça éclate  », Anarchosyndicalisme ! n°122, avril 2011

[2] Voir «  Nataïs, le feuilleton ne fait que commencer », Anarchosyndicalisme ! n°127, janvier 2012.

[3] Un troisième salarié est poursuivi, il n’a pas souhaité rendre public son cas, ce que nous respectons pleinement.

[4] Nous reproduisons textuellement les passages incriminés, sans rien retrancher ni ajouter, après avoir éventuellement corrigé l’orthographe.

[5] _5.- Sur ce point, totalement ubuesque, voir notre article déjà cité (n°127). En gros, la Cour d’appel d’Agen, dans son Arrêt 232 du 16 juillet 2008 dispose « (…) la SARL Nataïs exerce l’activité de transformation, collecte, stockage et commercialisation de pop-corn (…) Le pop-corn est obtenu à partir de grains de maïs soufflés, sucrés ou salés. Il s’agit donc de céréales (…) L’activité ainsi exercée par la société entre donc dans le champ d’application ainsi défini par la convention collective (...) des biscotteries, biscuiteries, céréales prêtes à consommer ou à préparer, chocolateries, confiseries, aliments de l’enfance et de la diététique, préparations pour entremets et desserts ménagers du 1er juillet 1993, étendue par l’arrêté du 14 février 2005. ». Fort mécontente de ce jugement, l’entreprise Nataïs se pourvoit en Cassation et se fait … casser par l’arrêt 194 F-D, du 20 janvier 2010 qui rappelle : «  L’application d’une convention collective doit s’apprécier par rapport à l’activité réelle de l’entreprise (…) la Cour d’appel [d’Agen] (…) a exactement déduit que la convention collective lui était applicable. ». Qu’à cela ne tienne, à ce jour, l’entreprise Nataïs n’applique toujours pas la Convention collective, prétend qu’elle n’en relève pas, d’où la grève (pour obtenir un droit en principe acquis !), d’où les licenciements, d’où les procès…



Par gasy - Publié dans : Actualités 1000 km autour.
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Mercredi 4 avril 2012 3 04 /04 /Avr /2012 22:07

Introduction
Au soir du 6 mai 2007, Sarkozy fut élu sixième président de la Cinquième République. Il avait su, au cours de sa campagne, user de la flatterie et promettre monts et merveilles tout en appliquant le stratagème « diviser pour mieux régner ». Sarkozy s'était aussi permis un glissement idéologique sans complexe car à cette époque la moitié du programme du Front national était déjà mis en application grâce au vote de diverses lois, mais aussi pour mettre à terre le Front national, récupérer son électorat et maintenir l'hégémonie de l'UMP à droite. La soirée électorale de 2007 fut peu ordinaire. Des échauffourées sporadiques eurent lieu, les partis politiques et les médias les avaient à l'unisson minorées et condamnées. Cinq années se sont pratiquement écoulées et le bilan de Sarkozy n'est guère satisfaisant. Le petit prince et ses conseillers n'avaient pas prévu que le capitalisme allait prendre en 2008 une tournure nous renvoyant à la crise de 1929 et à la Grande dépression dont nous connaissons l'issue.

Économie française : quelques indicateurs de sa situation actuelle
La bataille des indicateurs fait rage. Même si ceux-ci peuvent varier, ils démontrent que l'économie française continue à se dégrader, avec une accélération sous le quinquennat de Sarkozy. En effet, le solde de la balance commerciale (échange de biens) était de moins 51 milliards d'euros pour l'année 2010 et de moins 70 à moins 75 milliards d'euros pour 2011 selon Pierre Lellouche (secrétaire d'État au commerce extérieur). Les parts de marché sont passées en 2010 de 6,3 % à 3,4 %, le volume de production a baissé vu qu'il y a davantage d'importations que d'exportations. Parallèlement, la désindustrialisation se poursuit inexorablement. 335 000 emplois supprimés entre le premier trimestre 2007 et le deuxième trimestre 2011. Ils ont été à peine remplacés par 311 000 emplois crées dans le secteur tertiaire. Les quelques 8 200 postes nouveaux pour le premier trimestre 2011 ne vont certainement pas inverser la tendance. L'écroulement de l'industrie peut s'expliquer par cette combinaison de phénomènes : manque de compétitivité → délocalisation → internationalisation du capital → investissement des multinationales dans des pays émergents.
Au début de son mandat, Sarkozy s'était vanté d'avoir fait reculer le chômage avec un million de chômeurs en moins. Cela était facile en radiant à tour de bras, sans oublier la fusion ANPE-ASSEDIC et la sous-traitance des dossiers auprès d’agences privées, l'impact démographique. Pour l'année 2010, le Bureau international du travail (BIT) dénombrait en France 4 874 000 chômeurs, 2011 ne sera guère meilleur, sinon pire. Le chômage de longue durée touchait près de 40 % des chômeurs au dernier trimestre 2010, la moitié d'entre eux n'étant pas indemnisés. Les ouvriers et les employés sont les plus touchés par les vagues de licenciements. Quant aux emplois aidés, leur nombre a été divisé par deux en dix ans, il est descendu sous la barre symbolique du million en 2010. Comme tout bonne entreprise, l’État dégraisse. Pour 2010 et 2011, les effectifs de l’État ont diminué respectivement de 33 789 et de 31 538 postes de fonctionnaires avec l'application de la loi de finances. D'autre part, cet agent économique est confronté à : 1/ un déficit considérable (avec une baisse très nette des rentrées) ; 2/ une dette publique qui est passée de 1 318 à 1 591 milliards d'euros entre 2008 et 2010, soit 82,3 % du produit intérieur brut (PIB) - sans compter les intérêts à la clé de cette même dette publique qui sont estimés à 2,5 % pour l'année 2011 ; 3/ un endettement des entreprises privées qu'il doit soutenir pour pallier le manque de financement par le déficit d'épargne (moins 44,7 milliards de dollars en 2010), ce qui veut dire que l’économie capitaliste est sous perfusion de l’argent public et de l’emprunt.
Ces indicateurs nous révèlent que l'économie française est prise dans ce cercle vicieux : faiblesse de la croissance → poids de l'endettement généralisé → fragilité du système bancaire → insuffisance des marges brutes d'autofinancements des entreprises (ou accumulation de capital). Cependant, les hauts revenus se portent plutôt bien (ils ont littéralement explosé), alors que huit millions de personnes vivent avec moins de 950 euros par mois. Cela ne risque guère de s'améliorer avec la menace de faillite généralisée à laquelle il faut ajouter tous les nombreux problèmes énergétiques et écologiques. Un plan d'austérité est donc inévitable pour les économistes et les politiciens qui étalent leurs désaccords sur son importance. Il pourrait bien être l'enjeu majeur des élections de 2012.

Un arsenal juridique qui se met en place
L'actualité rappelle chaque jour à ces tartuffes de privilégiés que leur pouvoir n'est pas éternel. Rien que pour l'année 2010, ils ont adopté quatre lois scélérates : 1/ Mars 2010, loi renforçant la lutte contre les violences de groupes et la protection des personnes chargées d'une mission de service public ; 2/ Mars 2010, loi tendant à amoindrir le risque de récidive criminelle et portant diverses dispositions de procédure pénale ; 3/ Mars 2010, loi sur l'immigration, l'intégration et la nationalité (et éviter ainsi de déstabiliser leur système) ; 4/ Décembre 2010, LOPPSI 2, loi d'orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure. Toutes ces lois sécuritaires ont pour but de dresser, de formater et de réprimer. L'État est le protecteur des classes privilégiées et doit veiller à ce que la pyramide sociale ne s’effondre pas comme un château de cartes. Le pouvoir législatif utilise donc les lois pour répondre aux phénomènes sociaux sous couvert de l'intérêt général. L'erreur serait de sous-estimer l’intelligence des gouvernants qui savent que prendre le pouvoir revient également à le conserver par tous les moyens suivant cette maxime « la fin justifie les moyens ». Il est indispensable pour y parvenir de renforcer l'emprise de l’État et c'est là que les médias - appareil idéologique d’État- remplissent justement à merveille leur fonction qui est de façonner « l'opinion publique » par la communication (pour ne pas oser dire propagande), en jouant sur l'affectivité avec des mots passe-partout, le flot des images, etc.

La recomposition politique du paysage français se poursuit
Les élections de 2012 seront-elles deux étapes supplémentaires dans la recomposition politique du paysage français qui est très éclaté ? Les scissions se multiplient et les grands partis politiques ne peuvent escompter remporter la victoire sans conclure au préalable des alliances qui se font et se défont au gré des circonstances. En tous cas, l'évolution de la crise risque de peser très lourd dans ces alliances de classes et notamment celles qui concernent la classe moyenne qui se paupérise et périclite ; chose qui s'est déjà produite historiquement à plusieurs reprises. Cette classe moyenne (concept relativement assez large, ne se limitant pas qu'à la seule petite bourgeoisie) est en quelque sorte l'alpha et l’oméga de cette société contemporaine. Elle a été jusqu'à présent garante du statu quo et son développement a supplanté la classe ouvrière encadrée par le Parti communiste français (PCF). L’Histoire n'est pas écrite par avance mais elle enseigne que les déclassés de la classe moyenne peuvent aller vers le soutien ou le rejet du capitalisme. Un compromis historique associant certains partis politiques y compris le Front national est-il possible en France comme c'est actuellement le cas en Grèce pour endiguer la colère de la rue ? Il est trop tôt encore pour se prononcer définitivement sur cette question. Mais une chose est sûre, le parlementarisme est absolument compatible avec l'instauration d'une dictature, comme cela fut possible en Allemagne avec la nomination de Hitler au poste de chancelier le 30 janvier 1933 par le président Hindenburg. Les pleins pouvoirs lui furent donnés par le Reichstag le 23 mars 1933, de même que les pleins pouvoir furent attribués en France au maréchal Pétain le 10 juillet 1940 par l’Assemblée nationale. Cela dit, on oublie trop souvent que le coup d’État est une pratique courante en France. Les plus significatifs furent : 1/ les Montagnards éliminant les Girondins de la Convention nationale avec l'appui de trente et une sections de Sans-culottes le 2 juin 1793 ; 2/ le général Bonaparte supprimant le Directoire le 9 novembre 1799 (connu sous le nom du coup d'État du 18 brumaire) ; 3/ Louis-Napoléon Bonaparte mettant fin à la Deuxième République le 2 décembre 1852 ; 4/ le groupe des Sept (comité secret dirigé par Pierre Lagaillarde) et les pieds-noirs passant à l'insurrection le 13 mai 1958 à Alger. A propos des évènements d'Alger, le général de Gaulle su être l'homme providentiel. Il instaura un gouvernement provisoire et fit adopter par voie référendaire la constitution de la Cinquième République le 28 septembre 1958. Constitution qui réduit le législatif (le pouvoir du parlement) et renforce l'exécutif (rôle du président de la république et du gouvernement), d'ailleurs un certain François Mitterrand dénoncera « le coup d’État permanent ».
Si la crise devait s’aggraver et menacer, nul doute que le nouvel homme providentiel en appellera à l'acceptation du plan d'austérité, à l'unité de la nation et au respect de la légalité constitutionnelle, s'il le faut en recourant à l’article 16 de la Constitution qui permet la dissolution de l’Assemblée nationale et donne les pleins pouvoirs à la plus haute autorité de L'État, ainsi qu'aux ordonnances de 1959 qui programment une militarisation de la société. De même, la focalisation sur le Front national et la prétendue « menace fasciste » entretenue par tout un folklore contestataire soutenu par la gauche tend à brouiller cette compréhension historique. Elle évite la critique d'un autre totalitarisme qui est celui du capitalisme arrivé au plus haut point de sa puissance : l’aliénation de la totalité de l'existence humaine.

Pendant ce temps là, les affaires s'enchaînent !
Pendant son mandat, Nicolas Sarkozy se sera octroyé une hausse de 175 % sur sa fiche de paye (19 331 euros par mois). Rien de très surprenant sur le fond car il ne faisait par ce geste qu'illustrer au grand jour cette pratique courante chez les élus - peu importe d'ailleurs qu'ils soient de droite ou de gauche - et autres dirigeant des partis politiques ou responsables syndicaux. Les élus ne sont pas là pour servir « l'intérêt général ». Ils se rattachent à la technostructure et ils monnaient chèrement leur présence avec l'oligarchie (ce qui est parfaitement contraire à la notion de république et de souveraineté du peuple). Une corruption endémique sévit : malversations, subventions, emplois protégés, règlements de compte et autres scandales compromettant des politiciens avec les hommes de la finance et de l'industrie. N'oublions pas les agapes mondaines comparables à celles de la Cour du Roi Soleil par le niveau de dépravation consacrant cette morale de profiteurs, illustrées récemment par les frasques de Dominique Strauss-Kahn et la grande saga de l'été 2010 et son épilogue qui se fait toujours attendre, les magouilles de Liliane Bettencourt et de Eric Woerth (ex-ministre du budget du gouvernement Fillon). Quant à la gauche, elle s'en serait volontiers passé car François Mitterrand fut un grand ami de la famille Bettencourt et eut une drôle de jeunesse « ligueuse ». La gauche qui veut se parer du manteaux de la vertu pour les élections de 2012 et ce qui est loin d'être le cas avec : 1/ Arnaud Montebourg et son rapport sur les pratiques de Guérini (ami de Gaston Defferre) ; 2/ Bernard Tapie symbolisant le renversement de toutes les valeurs de gauche, encaissant ses indemnités mirobolantes de 45 millions d'euros accordées par une ex-ministre de l'économie qui est maintenant la remplaçante de DSK au FMI ; 3/ Super menteur alias Jacques Chirac porté au pinacle par la gauche contre Le Pen en 2002... il est désormais atteint de pertes de mémoire au sujet des emplois fictifs de la ville de Paris. La liste serait longue et même interminable ! Il est évident que les mensonges de cette classe de fripons et de scélérats n'est plus à démonter mais leur ruse à confondre la vérité et le mensonge est réelle : c'est ce qu'on appelle le sophisme permanent. Cela peut durer longtemps car le spectacle dans la société correspond à la fabrication concrète de l’aliénation. Quelles seront les prochaines vedettes des joutes oratoires des élections de 2012 pour éviter que les vrais problèmes ne soient posés !

Organiser le camp de la résistance populaire autonome
Voter aux élections de 2012 sera donner son aval à un système corrompu et à la politique d'austérité avec la bénédiction des syndicats qui continueront à organiser le spectacle et celle des hiérarques qui jouiront de leurs prébendes. Réfuter cet argument est tout simplement se mentir et croire également que la pression du vote pourrait arrêter ou limiter la paupérisation. Le vote anti-Front national servira de caution aux attaques du prochain gouvernement par ce chantage « C'est nous ou le Front national ». On ne peut continuer éternellement à se voiler la face. Mais nous ne saurions être angélique avec l’abstentionnisme car ce phénomène est, à l’analyse, assez complexe et contradictoire. Votant ou pas, soyons convaincus que l'affrontement de classe est inévitable de toute façon. Il a déjà commencé en plusieurs endroits de la planète avec le mouvement protéiforme dit « les indignés ». Ce réveil de la spontanéité des masses contient en germe la conscience de classe qui fait encore défaut pour le moment pour qu'une rupture radicale soit effective dans les faits. Si la France a connu d'importants mouvements sociaux ayant fini la queue entre les pattes, cela n'a guère d'importance puisque le Pouvoir finit toujours par commettre des erreurs qui facilitent l'apparition d'un moment révolutionnaire. Mais ce n'est pas pour autant qu'il faut rester les bras croisés. C'est pourquoi les anarchosyndicalistes et les révolutionnaires authentiques doivent unir leurs efforts pour organiser le camp de la résistance populaire autonome que nous pouvons approximativement définir en six points : 1/ être hors du cadre parlementaire ; 2/ déborder et marginaliser les bureaucrates syndicaux ; 3/ reposer sur l'assembléisme comme mode de fonctionnement démocratique et sur l'action directe (agir sans aucun intermédiaire) ; 4/ recourir à la désobéissance civile lorsque les luttes ont réussi à acquérir une légitimité et qu'elles sont suffisamment coordonnées et structurées, massives et déterminées ; 5/ regrouper étudiants, travailleurs, précaires et chômeurs pour dépasser le carcan de l'enfermement corporatiste, briser le « chacun pour soi » de l’individualisme par l'appui mutuel et la solidarité ; 6/ mêler à la fois contestations « politique » et « sociale » contre le capitalisme et contre l’État pour avancer d'autres valeurs et rapports sociaux.

Conclusion
Si nous voulons en finir avec ces deux monstres que sont l’État et le capitalisme, nous devons construire un rapport de force à la hauteur de notre projet. Ce dernier vise à l'instauration des Conseils, basée sur l'autonomie fédéraliste et sur le gouvernement de tous par tous qui est le communisme sans État ou Anarchie dans le sens attribué par Michel Bakounine : « Nous invoquons l'anarchie, cette manifestation de la vie et des aspirations populaires d'où doivent sortir, avec et par la liberté, l'égalité réelle de tous et de toutes, l'ordre nouveau fondé sur le développement intégral et sur le travail librement organisé de tous et de toutes, et la force même de la révolution.»*1. L'Histoire enseigne que ce sont les masses qui font les révolutions lorsque des situations propices éclatent sous le poids des contradictions du système en vigueur et qu'elles s’aperçoivent que les élections ne sont plus d'aucun secours. En l'absence d'une idéologie « rupturiste » et de sa non-production en tant que pensée concrète dans le cours des évènements, les masses laissent reprendre le dessus à leurs croyances et à leurs tendances conservatrices : la victoire aux élections des islamistes modérés dans les pays du printemps arabe en 2011 est là pour le rappeler alertement. La nécessité fait que les anarchosyndicalistes doivent continuer à affirmer leur corpus idéologique et les valeurs originelles du socialisme (liberté, égalité, fraternité, justice, solidarité). Les luttes sociales gagnent la planète car les problèmes qui affectent le capitalisme occidental ont des incidences mondiales. Elles sont l'expression de la lutte des classes et le prolétariat doit s'unir pour une résistance internationale de classe.

_ CNT-AIT Caen.


_1,- Michel Bakounine, Théorie générale de la révolution, textes assemblés et annotés par Etienne Lesourd, d'après. G.P. Maximov, éditions Les nuits rouges, page 361.


 
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Dimanche 25 mars 2012 7 25 /03 /Mars /2012 22:12

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Par gasy
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Mardi 31 janvier 2012 2 31 /01 /Jan /2012 21:37

 

Préface

 

Emma Goldman; fille de petits commerçants juifs est née en 1869. Elle fait "ses études à Petrograd. En 1886, elle quitte 1a Russie pour l'Amérique où, ouvrière en confection, elle se mêle rapidement au mouvement ouvrier, alors en pleine effervescence pour la journée de 8 heures.

 

Elle rencontre Alexandre Berkman, "Sasha", et en 1892, lors du lock-out des ouvriers de Carnegie à Pittsburgh, se déclare solidaire du geste de son ami lorsqu'il tire et blesse Frick, le directeur des Aciéries. Sasha est condamné pour ce geste à 22 années de prison. Il en sortira en 1906: pour sa libération pendant 14 années.

 

Elle connaîtra à plusieurs reprises les cachots américains car son énergie, son dynamisme pour la défense des droits humains, font d'elle une lutteuse de premier ordre. Elle collabore ~ divers y journaux anarchistes : "Freiheit" , "The Anarchist" et crée sa propre revue anarchiste "Mother Earth".

 

Pendant la première guerre mondiale, elle lutte de toute son énergie contre le militarisme et connaît à nouveau la prison.

 

Eclate la révolution russe qui apporte tous les espoirs aux révolutionnaires du monde entier. Sentiments généreux, mais dangereux pour le système capitaliste ; l'Amérique déporte plus de deux cents agitateurs vers leur pays d'origine : Emma Goldman et Alexandre Berkman sont du convoi.

 

Rapidement déçus par ce qui se passe en Russie (absence totale de liberté, réaction contre les révolutionnaires éprouvés, extermination des ouvriers et des marins de Cronstadt) Emma et Alexandre quittent le pays avec beaucoup de difficultés. Emma entreprend des tournées de conférences à travers l'Europe et le Canada..

 

Nos deux amis se fixent à St Tropez - alors charmant petit village de pêcheurs - où dans le calme, Emma rédige ses mémoires : "Living my life ".

 

En 1936, Emma subit une perte cruelle: son ami de toujours Alexandre Berkman se meurt à Nice.

 

Les premiers mouvements de révolte éclatent en Espagne ; c'est de nouveau l'espoir de voir se réaliser son idéal : Emma parcourt le pays, s'adresse aux ouvriers, aux paysans, aux combattants. Mais la réaction internationale est la plus forte, la révolution est vaincue. Elle repart au Canada où elle: mène la lutte pour la libération de camarades emprisonnés.

 

Le 17 Février 1940, Emma est victime d'une attaque, elle mourra le 14 Mai. Le 18, son corps , sera ramené à Chicago où elle sera enterrée dans le cimetière de Waldheim, prés de ses camarades de Haymarket.

 

Il est difficile de résumer en quelques lignes une vie aussi riche que celle d'Emma Goldman. Elle a écrit plusieurs volumes qui seront traduits et édités incessamment. Si Emma est très populaire en Amérique, en Angleterre et en Espagne elle est malheureusement méconnue en France. Il faut combler cette lacune. Avec quelques amis nous nous y emploierons de notre mieux.

 

Car Emma était pour moi plus qu'une camarade de lutte, une amie véritable. Je l'avais rencontrée, ainsi qu'Alexandre Bekman, en 1923, chez Rudolf Rocker, lors de mon passage à Berlin, alors que je me rendais au congrès de Moscou. J'avais pu entrer en contact, grâce à leurs indications, avec les quelques camarades anarchistes encore en liberté "provisoire" qui m'avaient fait entrevoir le "revers de la médaille". Grâce à eux aussi, j'ai pu intervenir auprès de Trotsky pour faire libérer Mollie Steimer et Flechine condamnés à la déportation perpétuelle aux îles Solovietsky.

 

Dans les années 30, j'ai partagé leur vie pendant de long mois dans leur petit mas de St Tropez et collaboré avec Emma à la rédaction de ses mémoires.

 

Pour ces raisons et beaucoup d'autres je ferai ce qui est en mon pouvoir pour faire connaître Emma Goldman et Alexandre Berkman aux camarades de la nouvelle génération? Ce sera pour eux un enrichissement.

 

May Piqueray

 

 

L'individu, la société et l'Etat

 

Le doute règne dans l'esprit des hommes car notre civilisation tremble sur ses bases. Les institutions actuelles n'inspirent plus confiance et les gens intelligents comprennent que l'industrialisation capitaliste va à l'encontre des buts mêmes qu'elle est censée poursuivre.

Le monde ne sait comment s'en sortir. Le parlementarisme et la démocratie périclitent et certains croient trouver un salut en optant pour le fascisme ou d'autres formes de gouvernements "forts".

Du combat idéologique mondial sortiront des solutions aux problèmes sociaux urgents qui se posent actuellement (crises économiques, chômage, guerre, désarmement, relations internationales, etc.). Or, c'est de ces solutions que dépendent le bien-être de l'individu et le destin de la société humaine.

 

L'Etat, le gouvernement avec ses fonctions et ses pouvoirs, devient ainsi le centre d'intérêt de l'homme qui réfléchit. Les développements politiques qui ont eu lieu dans toutes les nations civilisées nous amènent à nous poser ces questions: voulons-nous d'un gouvernement fort?

Devons nous préférer la démocratie et le parlementarisme? Le fascisme, sous une forme ou sous une autre, la dictature qu'elle soit monarchique, bourgeoise ou prolétarienne offrent-ils des solutions aux maux ou aux difficultés qui assaillent notre société?

 

En d'autres termes, parviendrons-nous à effacer les tares de la démocratie à l'aide d'un système encore plus démocrate, ou bien devrons-nous trancher le noeud gordien du gouvernement populaire par l'épée de la dictature?

Ma réponse est : ni l'un ni l'autre. Je suis contre '.a dictature et le fascisme, je suis opposée aux régimes parlementaires et au soi-disant démocraties politiques.

C'est avec raison qu'on a parlé du nazisme comme d'une attaque contre la civilisation. On pourrait dire la même chose de toutes les formes de dictature, d'oppression et de coercition. Car qu'est-ce que la civilisation ? Tout progrès a été essentiellement marqué par l'extension des libertés de l'individu au dépens de l'autorité extérieure tant en ce qui concerne son existence physique que politique ou économique. Dans le monde physique, l'homme a progressé jusqu'à maîtriser les forces de la nature et les utiliser à son propre profit. L'homme primitif accomplit ses premiers pas sur la route du progrès lorsqu'il parvient à faire jaillir le feu, triomphant ainsi de l'homme, à retenir le vent et à capter l'eau.

Quel rôle l'autorité ou le gouvernement ont-ils joué dans cet effort d'amélioration, d'invention et de découverte ? Aucun, ou plutôt aucun qui soit positif. C'est toujours l'individu qui accomplit le miracle, généralement en dépit des interdictions, des persécutions et de l'intervention de l'autorité, tant humaine que divine.

De même dans le domaine politique, le progrès consiste à s'éloigner de plus en plus de l'autorité du chef de tribu, de clan, du prince et du roi, du gouvernement et de l'Etat. Economiquement, le progrès signifie plus de bien-être pour un nombre sans cesse croissant. Et culturellement, il est le résultat de tout ce qui s'accomplit par ailleurs, indépendance politique, intellectuelle et psychique de plus en plus grande.

Dans ces perspectives, les problèmes de relation entre l'homme et l'Etat revêtent une signification tout à fait nouvelle. II n'est plus question de savoir si la dictature est préférable à la démocratie, si le fascisme italien est supérieur ou non à l'hitlérisme. Une question beaucoup plus vitale se pose alors à nous : le gouvernement politique, l'Etat est-il profitable à l'humanité et quelle est son influence sur l'individu ?

L'individu est la véritable réalité de la vie, un univers en soi. II n'existe pas en fonction de l'Etat, ou de cette abstraction qu'on appelle "société" ou "nation", et qui n'est autre qu'un rassemblement d'individus. L'homme a toujours été, est nécessairement la seule source, le seul moteur d'évolution et de progrès. La civilisation est le résultat d'un combat continuel de l'individu ou des groupements d'individus contre l'Etat et même- contre lé "société", c'est-à-dire contre la majorité hypnotisée par l'Etat et soumise à son culte. Les plus grandes batailles que .l'homme ait jamais livrées l'ont été contre des obstacles et des handicaps artificiels qu'il s'est lui-même -imposés et qui paralysent son développement; La pensée humaine a toujours été faussée par les traditions, les coutumes, 1'éducation trompeuse et inique, dispensées pour servir les intérêts de ceux qui détiennent le pouvoir et jouissent de privilèges; autrement dit, par l'Etat et les classes possédantes. Ce conflit incessant a dominé l'histoire de l'humanité.

On peut dire que l'individualité, c'est la conscience de l'individu d'être ce qu'il est, et de vivre cette différence. C'est un aspect inhérent à tout être humain et un facteur de développement. l'Etat et les institutions sociales se font et se défont, tandis que l'individualité demeure et persiste. L'essence même de l'individualité, c'est l'expression, le sens de la dignité et de l'indépendance, voilà son terrain de prédilection. L'individualité, ce n'est pas cet ensemble de réflexes impersonnels et machinaux que l'Etat considère comme un "individu". L'individu n'est pas seulement le résultat de l'hérédité et de l'environnement, de la cause et de l'effet. C'est cela, mais aussi beaucoup plus. L'homme vivant ne peut pas être défini; il est source de toute vie et de toutes valeurs, il n'est pas une partie de ceci ou de cela; c'est un tout, un tout individuel, un tout qui évolue et se développe, mais qui reste cependant un tout constant.

L'individualité ainsi décrite n'a rien de commun avec les diverses conceptions de l'individualisme et surtout pas avec celui que j'appellerai "individualisme de droite, à l'américaine", qui n'est qu'une tentative déguisée de contraindre et de vaincre l'individu dans sa singularité. Ce soi-disant individualisme, que suggère les formules comme "libre entreprise", "american way of life", arrivisme et société libérale, c'est le laisser-faire économique et social ; l'exploitation des masses par les classes dominantes avec l'aide de la fourberie légale; la dégradation spirituelle et l'endoctrinement systématique de l'esprit servile, processus connu sous le nom "d'éducation". Cette forme d' "individualisme" corrompu et vicié, véritable camisole de force de l'individualité, réduit la vie à une course dégradante aux biens matériels, au prestige social; sa sagesse suprême s'exprime en une phrase: "chacun pour soi et maudit soit le dernier".

Inévitablement, l' "individualisme" de droite débouche sur l'esclavage moderne, les distinctions sociales aberrantes et conduit des millions de gens à la soupe populaire. Cet "individualisme"-là, c'est celui des maîtres, tandis que le peuple est enrégimenté dans une caste d'esclaves pour servir une poignée de "surhommes" égocentriques. L'Amérique est, sans doute, le meilleur exemple de cette forme d'individualisme, au nom duquel tyrannie politique et oppression sociale sont élevées au rang de vertus : tandis que la moindre aspiration, la moindre tentative de vie plus libre et plus digne seront immédiatement mises au compte d'un anti-américanisme intolérable et condamnées, toujours au nom de ce même individualisme.

 

Il fut un temps où l'Etat n'existait pas. L'homme a vécu dans des conditions naturelles, sans Etat ni gouvernement organisé. Les gens étaient groupés en petites communautés de quelques familles, cultivant le sol et s'adonnant à l'art et à l'artisanat. L'individu, puis plus tard la famille, était la cellule de base de la vie sociale; chacun était libre et l'égal de son voisin. La société humaine de cette époque n'était pas un Etat mais une association volontaire où chacun bénéficiait de la protection de tous. Les aînés et les membres les plus expérimentés du groupe en étaient les guides et les conseillers. Ils aidaient à régler les problèmes vitaux, ce qui ne signifie pas gouverner et dominer l'individu. Ce n'est que plus tard qu'on vit apparaître gouvernement politique et Etat, conséquences du désir des plus forts de prendre l'avantage sur les plus faibles, de quelques-uns contre le plus grand nombre. l'Etat ecclésiastique ou séculier, servit alors à donner une apparence de légalité et de droit aux torts causés par quelques-uns au plus grand nombre. Cette apparence de droit était le moyen le plus commode de gouverner le peuple, car un gouvernement ne peut exister sans le consentement du peuple, consentement véritable, tacite ou simulé. Le constitutionnalisme et la démocratie sont les formes modernes de ce consentement prétendu, inoculé par ce qu'on appelle "éducation", véritable endoctrinement public et privé.

 

Le peuple consent parce qu'on le persuade de la nécessité de l'autorité ; on lui inculque l'idée que l'homme est mauvais, virulent et trop incompétent pour savoir ce qui est bon pour lui. C'est l'idée fondamentale de tout gouvernement et de toute oppression. Dieu et l'Etat n'existent et ne sont soutenus que par cette doctrine.

Pourtant l'Etat n'est rien d'autre qu'un nom, une abstraction. Comme d'autres conceptions du même type, nation, race, humanité, il n'a pas de réalité organique. Appeler l'Etat un organisme est une tendance maladive à faire d'un mot un fétiche.

Le mot État désigne l'appareil législatif et administratif qui traite certaines affaires humaines mal la plupart du temps. Il ne contient rien de sacré, de saint ou de mystérieux. l'État n'a pas de conscience, il n'est pas chargé d'une mission morale, pas plus que ne le serait une compagnie commerciale chargée d'exploiter une mine de charbon ou une ligne de chemin de fer.

L'État n'a pas plus de réalité que n'en ont les dieux ou les diables. Ce ne sont que des reflets, des créations de l'esprit humain, car l'homme, l'individu est la seule réalité. L'État n'est que l'ombre de l'homme, l'ombre de son obscurantisme, de son ignorance et de sa peur.

La vie commence et finit avec l'homme, l'individu. Sans lui, pas de race, pas d'humanité, pas d'État . Pas même de société. C'est l'individu qui vit, respire et souffre. Il se développe et progresse en luttant continuellement contre le fétichisme qu'il nourrit à l'égard de ses propres inventions et en particulier de l'État .

L'autorité religieuse a édifié la vie politique à l'image de celle de l'Église. L'autorité de l'État , les "droits" des gouvernants venaient d'en haut; le pouvoir, comme la foi, était d'origine divine. Les philosophes écrivirent d'épais volumes prouvant la sainteté de l'État , allant parfois jusqu'à lui octroyer l'infaillibilité. Certains répandirent l'opinion démente que l'État est "suprahumain", que c'est la réalité suprême, "l'absolu".

La recherche était un blasphème, la servitude la plus haute des vertus. Grâce à de tels principes, on en vint à considérer certaines idées comme des évidences sa crées, non que la vérité en eut été démontrée, mais parce qu'on les répétait sans cesse.

Les progrès de la civilisation sont essentiellement caractérisés par une mise en question du "divin" et du "mystère", du prétendu sacré et de la "vérité" éternelle, c'est l'élimination graduelle de l'abstrait auquel se substitue peu à peu le concret. Autrement dit, les faits prennent le pas sur l'imaginaire, le savoir sur l'ignorance, la lumière sur l'obscurité.

Le lent et difficile processus de libération de l'individu ne s'est pas accompli avec l'aide de l'État. Au contraire, c'est en menant un combat ininterrompu et sanglant que l'humanité a conquis le peu de liberté et d'indépendance dont elle dispose, arraché des mains des rois, des tsars et des gouvernements.

Le personnage héroïque de ce long Golgotha est celui de l'Homme. Seul ou uni à d'autres, c'est toujours l'individu qui souffre et combat les oppressions de toute sorte, les puissances qui l'asservissent et le dégradent.

Plus encore, l'esprit de l'homme, de l'individu, est le premier à se rebeller contre l'injustice et l'avilissement; le premier à concevoir l'idée de résistance aux conditions dans lesquelles il se débat. L'individu est le générateur de la pensée libératrice, de même que de l'acte libérateur.

Et cela ne concerne pas seulement le combat politique, mais toute la gamme des efforts humains, en tout temps et sous tous les cieux. C'est toujours l'individu, l'homme avec sa puissance de caractère et sa volonté de liberté qui ouvre la voie du progrès humain et franchit les premiers pas vers un monde meilleur et plus libre ; en sciences, en philosophie, dans le domaine des arts comme dans celui de l'industrie, son génie s'élève vers des sommets, conçoit " l'impossible ", matérialise son rêve et communique son enthousiasme à d'autres, qui s'engagent à leur tour dans la mêlée. Dans le domaine social, le prophète, le visionnaire, l'idéaliste qui rêve d'un monde selon son coeur, illumine la route des grandes réalisations.

L'État, le gouvernement, quels qu'en soient la forme, le caractère, qu'il soit autoritaire ou constitutionnel, monarchique ou républicain fasciste, nazi ou bolchevik, est de par sa nature même conservateur, statique, intolérant et opposé au changement. S'il évolue parfois positivement c'est que, soumis à des pressions suffisamment fortes, il est obligé d'opérer le changement qu'on lui impose, pacifiquement parfois, brutalement le plus souvent, c'est-à-dire par les moyens révolutionnaires. De plus, le conservatisme inhérent à l'autorité sous toutes ses formes devient inévitablement réactionnaire. Deux raisons à cela : la première c'est qu'il est naturel pour un gouvernement, non seulement de garder le pouvoir qu'il détient, mais aussi de le renforcer, de l'étendre et de le perpétuer à l'intérieur et à l'extérieur de ses frontières. Plus forte est l'autorité, plus grands l'Etat et ses pouvoirs, plus intolérable sera pour lui une autorité similaire ou un pouvoir politique parallèle. La psychologie gouvernementale impose une influence et un prestige en constante augmentation, nationalement et internationalement, et il saisira toutes les occasions pour les accroître. Les intérêts financiers et commerciaux soutenant le gouvernement qui les représente et les sert, motivent cette tendance. La raison d'être fondamentale de tous les gouvernements, sur laquelle les historiens des temps passés fermaient volontairement les yeux, est si évidente aujourd'hui que les professeurs eux-mêmes ne peuvent plus l'ignorer.

L'autre facteur, qui astreint les gouvernements à un conservatisme de plus en plus réactionnaire, est la méfiance inhérente qu'il porte à l'individu, la crainte de l'individualité. Notre système politique et social ne tolère pas l'individu avec son besoin constant d'innovation. C'est donc en état de "légitime défense" que le gouvernement opprime, persécute, punit et parfois tue l'individu, aidé en cela par toutes les institutions dont le but est de préserver l'ordre existant. Il a recours à toutes les formes de violence et il est soutenu par le sentiment "d'indignation morale" de la majorité contre l'hérétique, le dissident social, le rebelle politique: cette majorité à qui on a inculqué depuis des siècles le culte de l'Etat, qu'on a élevée dans la discipline, l'obéissance et la soumission au respect de l'autorité, dont l'écho se fait entendre à la maison, à l'école, à l'église et dans la presse.

Le meilleur rempart de l'autorité, c'est l'uniformité: la plus petite divergence d'opinion devient alors le pire des crimes. La mécanisation à grande échelle de la société actuelle entraîne un surcroît d'uniformisation. On la trouve partout présente dans les habitudes, les goûts, le choix des vêtements les pensées, les idées. Mais c'est dans ce qu'on est convenu d'appeler "l'opinion publique" qu'on en trouve le concentré le plus affligeant. Bien peu ont le courage de s'y opposer. Celui qui refuse dé s'y soumettre est aussitôt "bizarre", " différent", "suspect", fauteur de troubles au sein de l'univers stagnant et confortable de la vie moderne.

Plus encore sans doute que l'autorité constituée, c'est l'uniformité sociale qui accable l'individu. Le fait même qu'il soit "unique", "différent" le sépare et le rend étranger à son pays et même à son foyer, - plus parfois que l'expatrié dont les vues coïncident généralement avec celles des "indigènes". Pour un être humain sensible, il n'est pas suffisant de se trouver dans son pays d'origine, pour se sentir chez lui, en dépit de ce que cela suppose de traditions, d'impressions et de souvenirs d'enfance, toutes choses qui nous sont chères. I1 est beaucoup plus essentiel de trouver une certaine atmosphère d'appartenance, d'avoir conscience de "faire corps" avec les gens et l'environnement, pour se sentir chez soi, qu'il s'agisse de relations familiales, de relations de voisinage ou bien de celles qu'on entretient dans la région plus vaste qu'on appelle communément son pays. L'individu capable de s'intéresser au monde entier, ne se sent jamais aussi isolé, aussi incapable de partager les sentiments de son entourage que lorsqu'il se trouve dans son pays d'origine.

Avant la guerre, l'individu avait tout au moins la possibilité d'échapper à l'accablement national et familial. Le monde semblait ouvert à ses recherches, à ses élans, à ses besoins. Aujourd'hui, le monde est une prison et la vie une peine de détention perpétuelle à purger dans la solitude. Cela est encore plus vrai depuis l'avènement de la dictature, celle de droite comme celle de gauche.

 

Friedrich Nietzsche qualifiait l'Etat de monstre froid. Comment qualifierait-il la bête hideuse cachée sous le manteau de la dictature moderne ? Non que l'Etat ait jamais alloué un bien grand champ d'action à l'individu; mais, les champions de la nouvelle idéologie étatique ne lui accorde même plus le peu dont il disposait. "L'individu n'est rien", estiment-ils. Seule la collectivité compte. Ils ne veulent rien moins que la soumission totale de l'individu pour satisfaire l'appétit insatiable de leur nouveau dieu.

Curieusement, c'est au sein de l'intelligentsia britannique et américaine qu'on trouve les plus farouches avocats de la nouvelle cause. Pour le moment, les voilà entichés de la "dictature du prolétariat". En théorie seulement, bien sûr. Car, en pratique, ils préfèrent encore bénéficier des quelques libertés qu'on leur accorde dans leur pays respectif. Ils vont en Russie pour de courtes visites, ou en tant que courtiers de la "révolution", mais ils se sentent tout de même plus en sûreté chez eux.

D'ailleurs, ce n'est peut-être pas seulement le manque de courage qui retient ces braves Britanniques et ces Américains dans leur propre pays. Ils sentent, peut-être inconsciemment, que l'individu reste le fait fondamental de toute association humaine et que, si opprimé et persécuté qu'il soit, c'est lui qui vaincra à la longue.

Le "génie de l'homme" qui n'est autre qu'une façon différente de qualifier la personnalité et son individualité, se fraie un chemin à travers le labyrinthe des doctrines, à travers les murs épais de la tradition et des coutumes, défiant les tabous, bravant l'autorité. affrontant l'outrage et l'échafaud - pour être parfois comme prophète et martyr par les générations suivantes. Sans ce "génie de l'homme", sans son individualité inhérente et inaltérable, nous en serions encore à parcourir les forêts primitives.

Pierre Kropotkine a montré les résultats fantastiques qu'on peut attendre lorsque cette force qu'est l'individualité humaine oeuvre en coopération avec d'autres. Le grand savant et penseur anarchiste a pallié ainsi, biologiquement et sociologiquement, l'insuffisance de la théorie darwinienne sur le combat pour l'existence. Dans son ouvrage remarquable "l'Entraide", Kropotkine montre que dans le règne animal aussi bien que dans la société humaine, la coopération - par opposition aux luttes intestines - oeuvre dans le sens de la survivance et de l'évolution des espèces. Il démontre que, au contraire de l'Etat dévastateur et omnipotent, seules l'entraide et la coopération volontaire constituent les principes de base d'une vie libre fondée sur l'individu et l'association.

Pour le moment, l'individu n'est qu'un pion sur l'échiquier de la dictature et entre les mains des fanatiques de "l'individualisme à l'américaine". Les premiers se cherchent une excuse dans le fait qu'ils sont à la poursuite d'un nouvel objectif. Les seconds ne prétendent même pas être des innovateurs. En fait, les zélateurs de cette "philosophie" réactionnaire n'ont rien appris et rien oublié. Ils se contentent de veiller à ce que survive l'idée d'un combat brutal pour l'existence, même si la nécessité de ce combat a complètement disparu. Il est évident qu'on perpétue celui-ci justement parce qu'il est inutile. La soi-disant surproduction n'en est-elle pas la preuve? La crise économique mondiale n'est-elle pas l'éloquente démonstration que ce combat pour l'existence ne doit sa survie qu'à l'aveuglement des tenants du "chacun pour soi", au risque d'assister à l'autodestruction du système.

L'une des caractéristiques insensées de cette situation, c'est l'absence de relation entre le producteur et l'objet produit. L'ouvrier moyen n'a aucun contact profond avec l'industrie qui l'emploie, il reste étranger au processus de production dont il n'est qu'un rouage. Et comme tel, il est remplaçable à tout moment par d'autres êtres humains tout aussi dépersonnalisés.

Le travailleur qui exerce une profession intellectuelle ou libérale, bien qu'il ait la vague impression d'être plus indépendant, n'est guère mieux loti. Lui non plus n'a pas eu grand choix, ni plus de possibilité de trouver sa propre voie dans sa branche d'activité, que son voisin le travailleur manuel. Ce sont généralement des considérations matérielles, un désir de prestige social qui déterminent l'orientation de l'intellectuel. Vient s'ajouter à cela la tendance à embrasser la carrière paternelle pour devenir instituteur, ingénieur, reprendre le cabinet d'avocat ou de médecin, etc. car la tradition familiale et la routine ne demandent ni gros efforts ni personnalité. En conséquence, la majorité des gens sont mal insérés dans le monde du travail. Les masses poursuivent péniblement leur route, sans chercher plus loin, d'abord parce que leurs facultés sont engourdies par une vie de travail et de routine ; et puis il leur faut bien gagner leur vie. On retrouve la même trame dans les cercles politiques, peut-être avec, plus de force. Il n'y est fait aucune place pour le libre choix, la pensée ou l'activité indépendantes. On n'y rencontre que des marionnettes tout juste bonnes à voter et à payer les contributions.

Les intérêts de l'Etat et ceux de l'individu sont fondamentalement antagonistes. l'Etat et les institutions politiques et économiques qu'il a instaurées ne peuvent survivre qu'en façonnant l'individu afin qu'ils servent leurs intérêts; ils l'élèvent donc dans le respect de la loi et de l'ordre, lui enseignent l'obéissance, la soumission et la foi absolue dans la sagesse et la justice du gouvernement; ils exigent avant tout le sacrifice total de l'individu lorsque l'Etat en a besoin, en cas de guerre par exemple. l'Etat juge ses intérêts supérieurs à ceux de la religion et de Dieu. Il punit jusque dans ses scrupules religieux ou moraux l'individu qui refuse de combattre son semblable parce qu'il n'y a pas d'individualité sans liberté et que la liberté est la plus grande menace qui puisse peser sur l'autorité.

 

Le combat que mène l'individu dans des conditions aussi défavorables - il en va souvent de sa vie- est d'autant plus difficile qu'il ne s'agit pas, pour ses adversaires, de savoir s'il a tort ou raison. Ce n'est ni la valeur ni l'utilité de sa pensée ou de son action qui dresse contre lui les forces de l'Etat et de "l'opinion publique". Les persécutions contre l'innovateur, le dissident, le protestataire, ont toujours été causées par la crainte que l'infaillibilité de l'autorité constituée ne soit mise en question et son pouvoir sapé.

L'homme ne connaîtra la véritable liberté, individuelle et collective, que lorsqu'il s'affranchira de l'autorité et de sa foi en elle. L'évolution humaine n'est qu'un pénible cheminement dans cette direction. Le développement, ce n'est en soi ni l'invention ni la technique. Rouler à 150 Km à l'heure n'est pas un signe de civilisation. C'est à l'individu, véritable étalon social, que se mesure notre degré de civilisation; à ses facultés individuelles, à ses possibilités d'être librement ce qu'il est; de se développer et de progresser sans intervention de l'autorité coercitive et omniprésente.

Socialement parlant, la civilisation et la culture se mesurent au degré de liberté et aux possibilités économiques dont jouit l'individu; à l'unité et à la coopération sociale et internationale, sans restriction légale ni autre obstacle artificiel; à l'absence de castes privilégiées; à une volonté de liberté et de dignité humaine; en bref, le critère de civilisation, c'est le degré d'émancipation réelle de l'individu.

 

L'absolutisme politique a été aboli parce que l'homme s'est aperçu, au cours des siècles, que le pouvoir absolu est un mal destructeur. Mais il en va de même de tous les pouvoirs, que ce soit celui des privilèges, de l'argent, du prêtre, du politicien ou de la soi-disant démocratie. Peu importe le caractère spécifique de la coercition s'il revêt la couleur noire du fascisme, le jaune du nazisme ou le rouge prétentieux du bolchevisme. Le pouvoir corrompt et dégrade aussi bien le maître que l'esclave, que ce pouvoir soit aux mains de l'autocrate, du parlement ou du soviet. Mais le pouvoir d'une classe est plus pernicieux encore que celui du dictateur, et rien n'est plus terrible que la tyrannie de la majorité.

 

Au cours du long processus historique, l'homme a appris que la division et la lutte mènent à la destruction et que l'unité et la coopération font progresser sa cause, multiplient ses forces et favorisent son bien-être. L'esprit gouvernemental travaille depuis toujours à l'encontre de l'application sociale de cette leçon fondamentale, sauf lorsque l'Etat y trouve son intérêt. Les principes conservateurs et antisociaux de l'Etat et de la classe privilégiée qui le soutient, sont responsables de tous les conflits qui dressent les hommes les uns contre les autres. Ils sont de plus en plus nombreux ceux qui commencent à voir clair, sous la surface de l'ordre établi. L'individu se laisse moins aveugler par le clinquant des principes étatiques et les "bienfaits" , de "l'individualisme" préconisé par les sociétés dites libérales. Il s'efforce d'atteindre les perspectives plus amples des relations humaines que seule procure la liberté. Car la véritable liberté n'est pas un simple chiffon de papier intitulé " constitution", "droit légal" ou "loi". Ce n'est pas non plus une abstraction dérivée de cette autre irréalité appelée "État". Ce n'est pas l'acte négatif d'être libéré de quelque chose ; car cette liberté-là n'est que la liberté de mourir de faim. La vraie liberté est positive ; c'est la liberté vers quelque chose, la liberté d'être, de faire et les moyens donnés pour cela.

II ne peut alors s'agir d'un don, mais d'un droit naturel de l'homme, de tous les êtres humains.

Ce droit ne peut être accordé ou conféré par aucune loi, aucun gouvernement. Le besoin, le désir ardent s'en fait sentir chez tous les individus. La désobéissance à toutes les formes de coercition en est l'expression instinctive. Rébellion et révolution sont des tentatives plus ou moins conscientes pour se l'octroyer. Ces manifestations individuelles et sociales sont les expressions fondamentales des valeurs humaines. Pour nourrir ces valeurs, la communauté doit comprendre que son appui le plus solide, le plus durable, c'est l'individu.

Dans le domaine religieux comme dans le domaine politique, on parle d'abstractions tout en croyant qu'il s'agit de réalités. Mais quand on en vient vraiment à traiter de choses concrètes, il semble que la plupart des gens soient incapables d'y trouver un intérêt vital. C'est peut-être que la réalité est par trop terre-à-terre, trop froide pour éveiller l'âme humaine. Seuls lés sujets différents, peu ordinaires, soulèvent l'enthousiasme. Autrement dit, l'Idéal qui fait jaillir l'étincelle de l'imagination et du coeur humain. Il faut quelque idéal pour sortir l'homme de l'inertie et de la monotonie de son existence et transformer le vil esclave en personnage héroïque.

C'est ici qu'intervient évidemment l'opposant marxiste dont le marxisme- dépasse d'ailleurs celui de Marx lui7même. Pour celui-là, l'homme n'est qu'une figurine aux mains de cette toute puissance métaphysique qu'on appelle déterminisme économique, plus vulgairement lutte des classes. La volonté de l'homme, individuelle et collective, sa vie psychique, son orientation intellectuelle, tout cela compte pour bien peu de chose chez notre marxiste et n'affecte en rien ses conceptions de l'histoire humaine.

 

Aucun étudiant intelligent ne nierait l'importance du facteur économique dans le progrès social et le développement de l'humanité. Mais seul un esprit obtus et obstinément doctrinaire se refusera à voir le rôle important de l'idée, en tant que conception de l'imagination et résultat des aspirations de l'homme.

Il serait vain et sans intérêt de tenter de comparer deux facteurs de l'histoire humaine. Aucun facteur ne peut être considéré, à lui seul, comme le facteur décisif de l'ensemble des comportements individuels et sociaux. Nous sommes trop peu avancés en psychologie humaine, peut-être même n'en saurons-nous jamais assez pour peser et mesurer les valeurs relatives de tel ou tel facteur déterminant du comportement humain. Formuler de tels dogmes, dans leurs connotations sociales, n'est que fanatisme; pourtant, on verra une certaine utilité dans le fait que cette tentative d'interprétation politico-économique de l'histoire prouve la persistance de la volonté humaine et réfute les arguments des marxistes.

Heureusement, certains marxistes commencent à voir que leur Credo n'est pas toute vérité; après tout, Marx n'était qu'un être humain, bien trop humain pour être infaillible. Les applications pratiques du déterminisme économique en Russie ouvrent, actuellement, les yeux des marxistes les plus intelligents. On peut voir, en effet, des réajustements s'opérer au niveau des principes marxistes dans les rangs socialistes et même dans les rangs communistes des pays européens. Ils comprennent lentement que leur théorie n'a pas assez tenu compte de l'élément humain, des Menschen ainsi que le souligne un journal socialiste. Aussi important soit-il, le facteur économique n'est cependant pas suffisant pour déterminer à lui seul le destin d'une société. La régénération de l'humanité ne s'accomplira pas sans l'aspiration, la force énergétique d'un idéal.

Cet idéal, pour moi, c'est l'anarchie, qui n'a évidemment rien à voir avec l'interprétation erronée que les adorateurs de l'Etat et de l'autorité s'entendent à répandre. Cette philosophie jette les bases d'un ordre nouveau fondé sur les énergies libérées de l'individu et l'association volontaire d'individus libres.

 

De toutes les théories sociales, l'Anarchie est la seule à proclamer que la société doit être au service de l'homme et non l'homme au service de la société. Le seul but légitime de la société est de subvenir aux besoins de l'individu et de l'aider à réalisa ses désirs. Ce n'est qu'alors qu'elle se justifie et participe aux progrès de la civilisation et de la culture. Je sais que les représentants des partis politiques et les hommes qui luttent sauvagement pour le pouvoir me taxeront d'anachronisme incorrigible. Eh bien, j'accepte joyeusement cette accusation. C'est pour moi un réconfort de savoir que leur hystérie manque d'endurance et que leurs louanges ne sont jamais que temporaires.

L'homme aspire à se libérer de toutes les formes d'autorité et de pouvoir et ce ne sont pas les discours fracassants qui l'empêcheront de briser éternellement ses chaînes. Les efforts de l'homme doivent se poursuivre et ils se poursuivront.

 

 

Emma Goldman

 

Par gasy - Publié dans : Anarchisme
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Dimanche 15 janvier 2012 7 15 /01 /Jan /2012 21:28

 

Vous trouverez ci-après 2 textes relatant la lutte récente du syndicat CNT AIT de Clermont pour l'emploi de « T » dans l'association SAMA de Clermont-Ferrand (63).

 

Préambule du GASY:

 

«  C'est le propre des privilèges et de toute situation privilégiée que de tuer l'esprit et le cœur des hommes. L'homme privilégié par le politique ou par l'économique est intellectuellement et moralement corrompu. Cette loi sociale ne connaît pas d'exception et s'applique aux nations entières comme aux classes, aux corporations et aux individus ». M.Bakounine- « Dieu et l'Etat ».

 

 

Le « tissu associatif » touche de nombreux domaines dont l'économie, la culture, l'insertion et la réinsertion sociale et professionnelle, la formation professionnelle... ! Employant selon leur taille quelques salariés ou plusieurs centaines, les associations représentent 1 salarié sur 10 en France

Cette activité a été et est fortement investie par la gauche, notamment pour le médico-social, la formation professionnelle, l'insertion et la réinsertion . Elle s'inscrit dans le domaine dit « non marchand ».

 

Les structures, vues de l'extérieur, sont bien perçues par une partie de la population car œuvrant pour les « plus démunis » et les personnes en difficulté sociale et professionnelle. Le mot même « association » pourrait laisser penser qu'une certaine démocratie fonctionne dans ces structures ou tout du moins que les salariés échappent quelque peu aux relations de domination que nous trouvons dans le secteur dit « marchand ».

 

Or il n'en est rien, d'une part les salariés ne sont que « salariés », leur statut est géré comme ailleurs par le code du travail et ils ne sont quasiment jamais représentés dans le bureau et le conseil d'administration de l'association. Cela veut dire que les salariés « vendent » comme partout leur « force de travail ».

 

Ainsi les rapports d'exploitation sont maintenus : inégalités salariales selon le métier exercé et le niveau de hiérarchie mais aussi selon de sexe, prédominance des rapports hiérarchiques,

inégalités dans la concertation et la prise de décision, absence d'assemblée ouverte à tous. En clair, mu et motivé par l'aide qu'il peut apporter aux autres, le travailleur dans une association n'est qu'un simple salarié, un exploité.

 

L’État et les collectivités (Régions, départements, communes...) financent par l’octroi de budgets le dispositif associatif. Ces structures sont donc « employeur » mais aussi « décideurs », elles « évaluent » les besoins et lancent des appels à projet (Nommés dans le secteur marchand des appels à concurrence). Cette situation est particulière, les structures étatiques sont juge et partie, un véritable pouvoir est exercé et permet de multiples formes de contrôle social : recueil de données sur différentes catégories de la population, contrôle financier, contrôle législatif. Les associations et les salariés sont soumises au diktat des financeurs et des décideurs.

 

Une partie importante des dispositifs associatifs est contrôlé par les élus, par exemple les missions locales (Insertion sociale et professionnelle des jeunes 16-25 ans) ont pour président un maire, un conseiller municipal et d'autres élus siègent au conseil d'administration. Fréquemment les dirigeants de structures associatives sont aussi partie prenante dans la vie politique locale : militants de partis politique, élus de l'opposition ou du pouvoir en place. Autre exemple, une personne au RSA (*Revenu de solidarité active) sera sous le contrôle du prefet, de la CAF, d'une structure associative pour « l'accompagnement », d'un organisme de formation (souvent de forme associative) pour la réinsertion... ! Un maillage précis de la vie sociale est ainsi développé.

 

Nous notions en introduction du texte que la « gauche a investi » les associations. Qui travaille dans les structures associatives est souvent confronté aux dirigeants et cadres de la gauche plurielle encartés ou non. Aussi l'exemple de la lutte de la CNT AIT de Clermont est emblématique. Il dévoile les tenants et les aboutissants d'un véritable contrôle des populations, de stratégie de précarisation des salariés et d'un travail politique de secteur, voire même d'un clientélisme.

 

 

Un salarié d'une association d'insertion.

 

 

*En septembre 2010, 1 765 00 foyers sont tributaires du rSa pour vivre.

 

 

 

Textes du syndicat de Clermont.

 

Vendredi soir, l'Union Locale de la CNT-AIT a obtenu l'embauche de T. par l'action directe. Contre une patronne de gôche.

T. était venu nous voir à une permanence. Il avait été bénévole dans une asso d'accueil des migrant-e-s, qui s'est dissout en 2010. Puis font montée SAMA, avec son aide. SAMA est subventionnée par les mairies de Clermont et Cournon, le Conseil Général et le Conseil Régional. SAMA lui avait promis un emploi d'accueil. Un contrat tri-partite avait été signé entre Pôle Emploi, l'asso et T. De plus, des promesses orales lui avaient été faites. Il attendait toujours son embauche, et n'avait donc aucune ressource (il n'avait pas fait de recherche d'emplois vu la promesse, donc pas de RSA…). Précisons qu'en tant qu'organisation anarchosyndicaliste, la CNT-AIT n'impose rien aux exploité-e-s, tout a été fait avec l'accord de T. (qui n'est pas affilié à la CNT-AIT).

Nous l'avons d'abord aidé à écrire une lettre de motivation. Pas de réponse. Nous avons alors écrit à la présidence de l'asso, tenue par F. Bezli (élue Vert au Conseil Régional…) pour exiger son embauche. Précisons qu'une partie de l'asso est au Front de Gauche, illes avaient même signé une carte de Parti de Gauche pour T. qu'il avait reçu chez lui, sans rien demander… Les syndicats CNT-AIT de Perpignan, des Landes ainsi que de Toulouse ont également envoyé un courrier. Réponse de l'élue de gôche “Je m'en fous, la CNT-AIT ça représente rien”.

Alors on a passé la vitesse supérieure. Vendredi soir se tenait le CA de SAMA (qui d'ailleurs n'est jamais transparent…). Au milieu de celui-ci, une dizaine de militant-e-s et sympathisant-e-s de la CNT-AIT 63 envahissent le local, avec une banderole et en criant “Embauchez T. !”. Au premier abord, surprise du CA qui s'y attendait pas. Mme Bezli se moque de nous, prend des photos… Mais on dit qu'on partira pas tant que T. ne sera pas embauché. Là ça coince…


Une compagne monte sur la table et dit : “Il va crever de faim pendant trois mois mais vous en avez rien à foutre c'est ça ??”. Réponse de l'écolo-bobo : “Je m'en fous j'ai vécu pire”. Des bourgeoises commencent à s'énerver: “C'est inadmissible, le CA ne peut se tenir, j'exige que vous sortiez”. La gôche est une merde, n'en soyons pas la mouche… On refuse. Un compagnon lance : “De l'extrême droite à l'extrême gauche vous en avez rien à foutre, le but est de gérer la misère et d'exploiter les pauvres”. Là ça gueule… On apprendra que le CA voulait squizzer la question de T. … Au bout d'un moment, on leur dit que le CA doit voter son embauche, on sort pour le vote, mais on attend devant.

On reste devant le CA. Qui jusque là refusait d'embaucher T. On entend que l'ambiance est pas au beau fixe. Quelqu'un vient fermer les rideaux de leur local. On maintien la pression dehors (d'après un témoignage d'une personne siégeant au CA, ça a eu son effet). Certaines sortent fumer une clope, l'air pas contentes. Au bout d'une bonne heure, le CA se termine.


T. est embauché à l'unanimité. Deux personnes démissionnent du CA devant le traitement réservé aux gens. Une militante depuis plus de 30 s'est fait insulté sur le fait qu'elle… ne militait pas. Par la bosse. Bref, ça a gueulé, mais on a eu des retours positifs de certaines personnes. D'autres évidemment non (Mme Bezli, les gens du Parti de Gauche…). Il semble que dans beaucoup d'autres assos c'est pareil.

En moins d'1h30, par l'action directe, sans négocier, nous avons montré qu'il était possible d'imposer nos revendications aux patron-ne-s, fussent-illes de gôche et même d'extrême gôche. Un-e patron-ne reste un-e patron-ne. Pour reprendre les termes de nos compagnes-ons de la SolFed (section anglaise de l'AIT) après une victoire pour des heures non payées, “L'action directe marche. T. en est la preuve vivante”.


Union Locale CNT-AIT 63

 

http://anarsixtrois.unblog.fr/2011/10/1 ... n-directe/

 

 

Une victoire de l'action directe



Vendredi 7 octobre 2011, des militant-e-s de l'Union Locale de la CNT-AIT 63 ont interrompu le CA de l'association SAMA, pour obtenir l'embauche de T. Cette action directe, typique des pratiques anarchosyndicalistes que nous développons, a suivi l'envoi de plusieurs lettres restées sans réponse. Ce soir-là, le CA a voté l'embauche de T. à l'unanimité.

Depuis, l'action de la CNT-AIT a fait beaucoup parler et réagir. En effet, SAMA est une association qui accueille les migrants, une association de gauche. Certains ont dit que nous faisions le jeu de l'extrême droite, plus encore lorsque le local de l'association a été attaqué par l'extrême droite, qui se sent pousser des ailes dans la période actuelle de crise du capitalisme.

Mais notre action ne s'est fait pas faite contre SAMA. Notre syndicat défend des sans-papiers, et lutte pour l'abolition des frontières au sein de l'Association Internationale des Travailleurs-euses. Nous avons agit pour l'embauche d'une personne. Le fait d'être une association de gauche qui mène une action de type humanitaire ne semble empêcher en rien de se conduire de la pire des manières avec ses salarié-e-s. Nous avons été calomnié-e-s, insulté-e-s… suite à cette action. Mais nous ne lâcherons rien. Nous doutons fortement qu'un autre syndicat aurait osé dénoncer des pratiques humiliantes dans une boîte de gauche.


Pour la dignité des travailleurs-euses.

Pour le respect des droits élémentaires de T.

Pour l'anarchosyndicalisme.

Union Locale de la CNT-AIT 63

 

Par gasy - Publié dans : Chronique hebdo
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